
L’Europe ne peut pas se permettre de courir après les autres. Pendant que certains se disputent le 3 nm, nous devrions viser directement le 2 nm, comme le fait le Japon avec Rapidus. C’est audacieux, risqué, et précisément ce dont nous avons besoin. Dans cet article, j’explique pourquoi l’Europe devrait miser pleinement sur le 2 nm et ce qu’il faudrait réunir pour y parvenir.

La course aux semi-conducteurs est la nouvelle course à l’espace, et l’Europe prend du retard. Tandis que l’Asie et les États-Unis accélèrent fortement sur la production de puces en 3 nm, voire en 2 nm, l’Europe mise prudemment sur des progrès incrémentaux. Mais le temps ne joue pas en notre faveur. Plutôt que de tenter de rattraper le 3 nm, l’Europe devrait faire un saut audacieux directement vers l’ère du 2 nm, comme le Japon avec le projet Rapidus.
Le Chips Act européen constitue un bon point de départ, mais il manque d’urgence. Son objectif de 20 % de part de marché mondiale d’ici 2030 paraît ambitieux, mais sans impulsion claire vers les nœuds les plus avancés, il reste un chiffre. La plupart des sites de fabrication financés par l’UE restent orientés vers des nœuds matures ou intermédiaires. Pendant ce temps, Rapidus, soutenu par le gouvernement japonais et de grands acteurs industriels, construit une usine 2 nm avec une mise en production cible en 2027. L’entreprise dispose de la technologie 2 nm d’IBM, de machines EUV d’ASML, et forme ses ingénieurs chez IMEC. C’est un grand programme national, et il avance vite : le premier outil EUV du Japon est installé, les lignes pilotes sont en cours, et des prototypes de puces sont attendus sous deux ans.
L’Europe possède déjà les atouts nécessaires pour suivre cette voie. Nous avons ASML, la seule entreprise au monde capable de produire des machines de lithographie EUV. Nous avons IMEC et CEA-Leti, des institutions de recherche de rang mondial qui collaborent déjà sur des technologies de procédés sous 3 nm. Nous avons des champions industriels comme STMicroelectronics, Infineon et NXP, qui pourraient jouer le rôle de clients de référence. Et nous avons des secteurs automobile, aérospatial et défense demandeurs d’un accès souverain aux puces avancées.
Ce qui nous manque, c’est une mission ciblée, de type Apollo. Le Chips Act européen est un effort large, multi-axes, mais il lui manque un objectif unique et ambitieux. Il répartit les financements entre des dizaines d’initiatives plus petites, au lieu de concentrer les moyens là où l’enjeu est le plus critique. Un programme européen 2 nm permettrait de mobiliser les talents, les capitaux et les chaînes d’approvisionnement autour d’un objectif stratégique : produire les puces logiques les plus avancées sur notre propre sol.
À quoi serviront concrètement ces puces en 2 nm ? Il ne s’agit pas seulement de smartphones plus fins. Ces puces seront au fondement de la prochaine génération de calcul haute performance, d’accélération IA, de systèmes de défense avancés, de véhicules autonomes, de communications 6G et d’architectures ouvrant la voie au quantique. Leurs conceptions ultra-denses et sobres en énergie seront essentielles pour entraîner de très grands modèles d’IA, exécuter l’inférence en périphérie sur des appareils basse consommation et permettre la décision en temps réel dans des environnements critiques comme la robotique médicale ou l’aérospatial. Autrement dit, elles seront au cœur des infrastructures mondiales de demain.
Rapidus construit aussi une stratégie commerciale étroitement alignée avec son modèle technique, une approche que l’Europe aurait tout intérêt à étudier et à adapter :
L’Europe peut et doit s’inspirer de ces stratégies, en particulier pour construire autour de ses propres forces industrielles et de ses objectifs géopolitiques.
Surtout, tout effort 2 nm devra être véritablement paneuropéen. L’investissement requis, probablement plusieurs dizaines de milliards d’euros, ne peut pas être porté par un seul pays, ni même par une seule entreprise. Il doit s’agir d’une initiative commune, avec un financement et une gouvernance coordonnés. Les retombées devront, elles aussi, être partagées : revenus, emplois et effets d’entraînement sur l’innovation doivent bénéficier à plusieurs pays. La Commission européenne et ses institutions doivent jouer un rôle central, non seulement pour apporter stabilité et supervision, mais aussi pour garantir l’alignement entre pays. Dans le même temps, le secteur privé doit être pleinement engagé : les acteurs industriels européens devraient co-investir et co-détenir le projet (constructeurs automobiles, industriels de la défense, fournisseurs cloud, universités, opérateurs télécoms, etc.). Cette combinaison de coordination publique et d’engagement privé est la seule manière de rendre un programme aussi ambitieux à la fois crédible et résilient.
Oui, les risques sont élevés. Rapidus pourrait échouer. Un équivalent européen pourrait engloutir des milliards. Des problèmes de rendement, des doutes côté clients ou des retards de calendrier peuvent survenir. Mais les gains potentiels sont considérables : autonomie stratégique, réduction de l’exposition des chaînes d’approvisionnement, pouvoir de négociation renforcé dans les alliances, et secteur technologique relancé. Même un succès partiel améliorerait nettement la position de l’Europe dans les semi-conducteurs.
Vu sous l’angle géopolitique, l’enjeu est la pertinence stratégique. Les États-Unis ont le CHIPS Act. Le Japon a Rapidus. La Corée a Samsung. La Chine injecte massivement des capitaux publics dans ses propres initiatives. Si l’Europe ne vise pas la frontière technologique, elle risque de dépendre des autres non seulement pour les puces, mais pour tout ce qu’elles rendent possible : IA, quantique, défense, industrie avancée.
Et surtout, viser le 2 nm nous oblige à intégrer notre écosystème européen des semi-conducteurs, aujourd’hui fragmenté. ASML aux Pays-Bas. IMEC en Belgique. La recherche en France. Les clients industriels en Allemagne. Un programme 2 nm serait un puissant levier de coopération paneuropéenne au plus haut niveau.
Si nous visons le 3 nm, nous resterons toujours en retard. Mais si nous faisons le saut vers le 2 nm, même sans atteindre pleinement la cible, nous arriverons bien plus loin que notre position actuelle.
Nous devons cesser de jouer en défense.
À propos de l’auteur
Axel Douchin est dirigeant Cloud, Data et Intelligence Artificielle (IA), CIO, CTO et Chief Data Officer de transition, spécialisé dans les programmes complexes de transformation digitale. Fort de plus de 20 ans d’expérience internationale, notamment dans des rôles de leadership sur des initiatives technologiques mondiales et chez Amazon Web Services, il aide les organisations à concevoir et exécuter des migrations cloud à grande échelle, des stratégies data d’entreprise et des plateformes pilotées par l’IA. Son travail porte sur la gouvernance des données, les architectures cloud scalables et les approches pragmatiques de déploiement de l’IA dans des environnements régulés et complexes.
Thématiques : Stratégie cloud · Gouvernance des données · Plateformes data d’entreprise · Intelligence Artificielle · Transformation digitale
Plus d’analyses sur la stratégie cloud, data et IA :
www.douchinconsulting.com
#Puce #Japon #Europe #StratégieTech #Autonomie #Souveraineté
Analyses expertes sur la data, le cloud et la conduite du changement.

Pourquoi l’IA générative renforce l’importance de la gouvernance des données, de la qualité et de la confiance dans les organisations.

Pourquoi l’avenir du coaching ne sera ni purement humain ni purement automatisé, mais humain et augmenté par l’intelligence artificielle.
.png)
Pourquoi les agents IA vont passer d’outils achetés à des assistants créés par les équipes elles-mêmes, au plus près des besoins métiers.
Un accompagnement expert pour réussir vos transitions cloud et data. Créez de la valeur, sécurisez la conformité et avancez avec confiance.